Étiquette : Gustave Flaubert

  • Notes d’atelier #9

    7 décembre 2025 :

    The anxious avaricious tentacles of the self1 dont parle Iris Murdock, c’est avec ça que je me débats, cela dont j’essaie de me débarrasser. La méditation aide. Le sport aide. Les balades, l’appareil photo à la main.

    Mais je n’y arrive jamais vraiment, et cela me paralyse quand je dois écrire. Je procrastine, me dit Laurence. C’est juste, mais c’est aussi une manière d’être qui me permet de rester créatif. Paradoxal ? Sans doute. Hypocrite ? Certaines fois, mais pas toujours.


    The fact is that the materials of the fiction writer are the humblest. Fiction is about everything human and we are made out of dust, and if you scorn getting yourself dusty, then you shouldn’t try to write fiction. It’s not a grand enough job for you.2 — Flannery O’Connor


    C’est ce qui manque peut-être à mon récit post-apo, dont j’ai dit hier à Laurence que j’allais reprendre le manuscrit : de la poussière. Je dois y revenir en n’ayant pas peur de me salir les mains ; je dois y revenir en me mettant tout entier au service du texte, des personnages, m’oublier au profit du récit, prêt à verser pour lui sang et eau.


    Objective, external truth (admittedly unatteinable) is the standard by which we are to be redeemed, and not by what’s inside. Any attempt at wholeness will require humility in the face of the real.3 — Tim Carpenter


    Ceci, qu’écrit Tim Carpenter, vaut pour la photographie aussi bien que pour l’écriture.

    Je dois revenir au texte en poète.


    9 décembre 2025 :

    Reprise ce matin du manuscrit. Je crois en ce livre, la meilleure chose, peut-être, que j’ai écrite. Ce n’est pas un roman postapocalyptique, pas plus que La route de McCarthy pouvait l’être. C’est un cri d’amour à l’art, à la littérature, seuls à même de sauver le monde — de nous sauver de nous-mêmes.

    Je crois en ce texte. Très immodestement, je le crois bon, je crois que c’est un livre qui peut compter. Peut-être même, de ceux qui font un succès de librairie !


    11 décembre 2025 :

    J’avance dans la relecture du manuscrit. J’en ai terminé avec la première partie. Quelques modifications à la marge, mais l’ensemble se tient bien : j’ai ressenti un plaisir de lecteur au cours de ce travail, ce qui est sans doute bon signe. Il manquait un élément pour expliquer la soudaine disparition d’un des personnages, et je crois avoir réussi à résoudre le problème, en glissant dans le livre qu’emporte B. une lettre d’adieu, dont je suis assez fier, écrite pratiquement d’un seul trait.


    12 décembre 2025 :

    Mes voyages, mes souvenirs d’enfant, tout se colore l’un de l’autre, se met bout à bout, danse avec de prodigieux flamboiements et monte en spirale — Gustave Flaubert (lettre à Louise Colet, le 3 mars 1852)


    Je sais l’ambition qui m’anime. Je connais la valeur de mon écriture. Et je crois en mes projets. Je dois lutter pied à pied contre moi-même, et ne pas laisser le doute et le découragement s’installer.


    13 décembre 2025 :

    « … ma peau est devenue surface à écrire… » note Françoise Renaud dans son carnet de murmures, qui témoigne de son emménagement en terres limousines.

    Je n’ai pas déménagé de lieu, mais j’ai déménagé de corps. Celui que j’habite désormais est plus rugueux et fragile en même temps. Chaque jour, j’arpente les limites de ce nouveau territoire. Et j’apprends à l’aimer.

    Lisant les premières pages du beau livre de Françoise, je réalise que cet autre livre que je porte est déjà écrit4. Tout est déjà là, les mots ont été posés, qui m’attendent dans un fichier de mon ordinateur. Il n’y a plus à écrire : il y a à trouver un chemin, un agencement, et à donner un sens à tout cela.



    1. Les tentacules angoissés et avides de l’ego ↩︎
    2. Le fait est que les matériaux dont dispose l’auteur de fiction sont les plus humbles qui soient. La fiction traite de tout ce qui est humain, et nous sommes faits de poussière. Si vous méprisez l’idée de vous salir, alors vous ne devriez pas essayer d’écrire de la fiction. Ce n’est pas un travail assez prestigieux pour vous. ↩︎
    3. La vérité objective et externe (certes inaccessible) est la norme selon laquelle nous devons être rachetés, et non par ce qui est à l’intérieur. Toute tentative d’atteindre la plénitude exigera de l’humilité face à la réalité. ↩︎
    4. Il ne s’agit pas d’un roman cette fois, mais d’un récit, dont ma newsletter s’est fait l’écho tout au long de l’année 2025. ↩︎
  • Notes d’atelier #3

    Notes sur l’écriture prises à la main, au jour le jour. Reportées partiellement ici pour mémoire.

    21 août :

    « On est rarement heureux avant un film, on ne l’est jamais après, il faut donc tâcher de l’être pendant », écrit Truffaut à Rivette en 1964. 

    C’est un peu pareil pour l’écriture d’un livre, non ? Je ne suis pas malheureux dans ma vie, mais c’est quand j’écris, quand je suis « pendant » le livre, que je me sens pleinement entier, si cela signifie quelque chose.

    22 août :

    Dans un documentaire que lui consacre Arte, Wim Wenders dit d’Alice dans les villes que c’était le film qui devait lui prouver à lui-même qu’il pouvait tourner un long-métrage comme personne d’autre :

    J’ai décidé de changer les règles et d’aborder le film comme un road movie, de façon à pouvoir tourner les scènes dans l’ordre chronologique. C’était une décision importante et je n’avais pas de scénario. Chaque jour, on tournait ce qui se présentait. (Wim Wenders)

    C’est ainsi que j’ai écrit Motel Valparaiso. « Alice dans les villes, souligne la voix off du documentaire d’Arte, dévoile les thèmes que Wenders reprendra tout au long de sa carrière : le sentiment de solitude et d’aliénation face au reste du monde, le voyage en tant que découverte de soi, une rencontre avec un enfant ou une jeune femme, puis la quête commune d’un sens perdu. » Sur les deux premiers points au moins, c’est moi également.

    26 août :

    La fatigue est trop forte pour faire quoi que ce soit de mes jours ; les nuits n’apportent pas le repos dont j’aurais besoin. Je désespère de mener à bien les deux livres en cours d’écriture. Pourtant, tout est là pour me permettre d’y arriver… Sauf l’énergie, toute entière mobilisée par la maladie.

    Dans quelques jours, quelques semaines, je reviendrai plus fort, et j’aurai alors sur ma table de travail ces deux projets, enrichis des notes prises au fil des jours, et un troisième livre, plus ancien et déjà presque achevé. Dans les jours sombres comme aujourd’hui, je dois me souvenir de ça !

    28 août :

    J’ai soif de longues études et d’âpres travaux. (Flaubert, avril 1846)

    Après presque un mois de radiothérapie, et alors qu’il me reste encore deux séances à faire, j’ai retrouvé — passée trop vite — l’énergie d’écrire. Allongé sous l’accélérateur linéaire, tandis que les rayonnements émis par l’appareil traversaient la peau jusqu’à pénétrer la tumeur à irradier,  j’ai revu le plan de mon livre, identifié des parties encore à écrire, et même dénoué un nœud qui me bloquait depuis de longues semaines. Mais je n’ai rien noté ensuite, et je me retrouve aujourd’hui comme hier, désœuvré, bon à rien. Depuis lundi, je range mon bureau, trie et réarrange livres et disques, ajoute et déplace des meubles. Tout cela m’épuise, bien sûr, et je ne suis pas complètement dupe : c’est une manière de procrastiner en ayant l’air de m’agiter. Je sais, cependant, que c’est aussi une façon de me remettre au travail.

    Je reprends mon Flaubert, et qu’écrit-il, sinon : « Je vais me mettre à travailler, enfin ! enfin ! »

    29 août :

    Flaubert : « J’ai imaginé, je me suis ressouvenu et j’ai combiné (14-15 août 1846). Et aussi : « Travaille, médite, médite surtout, condense ta pensée, tu sais que les beaux fragments ne sont rien. L’unité, l’unité, tout est là ! (…) Mille beaux endroits, pas une œuvre. Serre ton style, fais-en un tissu souple comme la soie et fort comme une cotte de mailles. » (14 octobre 1846)

    Les beaux fragments ne sont rien ! Je dois unifier mes textes, couper, remonter, réécrire. Le livre, comme le style doit être souple comme la soie, fort comme une cotte de mailles ; fluide, et implacable !

    Lundi prochain, premier jour de septembre. S’ouvre alors une période de 4 mois que je peux consacrer à l’écriture. Comme l’écrit Flaubert, encore : « Je vais tâcher, cet hiver, de travailler assez violemment. » (14 juillet 1847)