Étiquette : écriture

  • Les avions de Charles

    Pourquoi Alec Soth m’importe-t-il maintenant, et qu’est-ce que cela révèle de mon propre rapport à la création ?

    Je ne sais plus quand j’ai découvert Alec Soth. Peut-être par une mention dans un article, ou la recommandation d’un ami. Ce dont je me souviens, c’est de l’impact qu’a eu sur moi la première photo de lui que j’ai vue, le portrait d’un certain Charles, debout sur le toit de sa maison, tenant dans ses mains deux avions en modèles réduits :

    Charles, Vasa, Minnesota — (c) Alec Soth

    Il y a une poésie toute particulière qui émane de cette photo, quelque chose d’irréel, comme hors du temps. Le visage, pourtant emmitouflé dans une capuche en laine et mangé par une barbe épaisse, dégage une joie presque enfantine, et les yeux à demi cachés derrière le reflet sur les verres de ses lunettes semblent pétiller de malice.

    La photo est tirée du premier livre de Soth, Sleeping by the Mississippi, que j’ai acheté aussitôt. Je découvrais en même temps le bonhomme, nonchalant et passionné, immédiatement sympathique, via sa newsletter et sa chaine YouTube, où il partage notamment son goût pour les livres photo et la manière dont ils sont conçus.


    La photographie est pour moi un médium, un outil pour explorer le monde et ma relation au monde. — Alec Soth

    Soth parle très peu de technique. Dans la masterclass en ligne qu’il anime, sa leçon la plus précieuse ne concerne pas un réglage ou une technique de prise de vue. C’est ceci : il n’existe pas de formule toute faite pour devenir un « bon » photographe. Ce qui compte, c’est trouver ce qui fait votre singularité, et de cultiver votre différence.
    Pour lui, qui voit dans sa pratique l’équivalent d’une flânerie sur internet transposée au monde réel, la coïncidence et la sérendipité sont essentielles, et c’est ce que l’on ressent immédiatement au contact de ses photographies.

    Né en 1969 aux USA, et membre à part entière de l’agence Magnum Photos depuis 2008, il vit à Minneapolis, dans le Minnesota, et son œuvre, pour reprendre la description que fait de son travail la critique d’art Hannah Booth, s’attache à montrer l’insolite et la banalité obsédante de l’Amérique contemporaine.1

    C’est peut-être pour ça que son travail me touche. J’y reconnais ce que je cherche moi-même à montrer dans mes textes : la mémoire fragmentée, les personnages qui se tiennent à la marge, la beauté qui surgit dans la désolation. Une forme de poésie qui transfigurerait « la banalité obsédante » du quotidien.

    Soth commente en général assez peu ses images. Trop de texte tue la photo, dit-il. Cela enlève à l’imaginaire du regard.
    Dans mes textes, j’emprunte un chemin différent pour un résultat similaire : par petite touche, par aplat de couleurs en quelque sorte, je m’attache à faire surgir ce qu’il faut de sensations pour laisser à l’imaginaire du lecteur le soin de reconstruire le décor à son image.

    Je ne sais plus qui a dit qu’un livre était souvent plus intelligent que son auteur, et c’est une chose à laquelle je crois profondément. Il y a des significations qui surgissent à la lecture que la personne qui a écrit le livre ignorait quand elle l’a fait, ne serait-ce que parce que ce sont les lecteurs qui finissent d’écrire le livre en le lisant, fort de leurs propres vécus.
    Ainsi, quelqu’un m’a un jour proposé une interprétation de mon roman Motel Valparaiso à laquelle je n’avais pas pensé, et que j’ai trouvée aussitôt brillante ! Pourquoi n’y avais-je pas pensé au moment de l’écriture ? Peu importe, je la défends aujourd’hui (tout en reconnaissant qu’elle s’est imposée après coup).

    Ce qui m’amène à un point que je considère important : une œuvre artistique, si elle est sincère, ne peut pas être une simple démonstration de techniques parfaitement maîtrisées.
    Au contraire, je crois que la seule technicité est une imposture : ce sont les petites imperfections, les accidents créatifs, qui font l’authenticité d’un travail. « J’ai fini par remarquer que les gens qui savent tout faire et qui sont super pros, leur travail est parfois un peu fade », nous dit Alec Soth. « L’essentiel n’est pas la perfection technique, mais la quête de sa propre voix. »

    Tout créateur connaît à un moment ou un autre le syndrome de l’imposteur, qui n’est rien d’autre qu’une tension entre l’expertise technique et la voix personnelle. Encore faut-il en avoir conscience et l’accepter.
    Il n’y a pas de génie, il n’y a que du travail.
    Et une sensibilité.

    « Je ne suis pas un bon photographe sur le plan technique », nous dit encore Alec Soth. « La moitié du temps, je ne sais pas vraiment ce que je fais. Bien sûr, je sais régler l’ouverture, la vitesse d’obturation, je sais comment monter un flash sur l’appareil. Mais je n’ai pas étudié tous les schémas d’éclairage, et je suis loin de posséder tout l’éventail du savoir-faire technique. Longtemps, j’ai eu l’impression d’être une sorte d’imposteur. Et puis, il y a quelques années, lors d’un projet avec des photographes de l’agence Magnum, je me suis rendu compte qu’aucun d’entre eux ne savait ce qu’il faisait. C’est assez incroyable, en réalité. Et tous les artistes que je connais naviguent un peu à vue, ils se débrouillent, mais c’est précisément ce qui insuffle de la vie dans leur travail. »


    À Rennes se tient en ce moment aux Champs Libres, l’exposition Gathered Leaves, qui a déjà tourné un peu partout dans le monde depuis 2022, centrée autour des cinq premiers livres de Soth2. Vingt ans d’un travail d’une rare cohérence, où domine la dimension humaine.
    Les tirages sont exceptionnels, et les formats géants utilisés subliment le travail du photographe.

    En complément, un livre, Gathered Leaves Annotated, est disponible, qui reprend l’intégralité des cinq ouvrages dans un format compact, imprimé sur du papier journal. 700 pages à travers lesquelles le photographe actualise et réinvente ces cinq livres, accompagnés d’annotations détaillées sous forme de notes, d’extraits de texte et de photographies supplémentaires.


    Tout récemment, dans une vidéo, Alec Soth s’est interrogé sur notre rapport aux réseaux sociaux et les liens que nous tissons entre nous quand nous échangeons autrement qu’à travers un écran. L’humain, une fois encore, au cœur de sa démarche.

    Peut-être est-ce cela, finalement, qui fait qu’Alec Soth m’importe tant : il me rappelle pourquoi je crée. Pour tenter de saisir quelque chose du monde qui m’échappera toujours, mais dont j’espère pouvoir attraper quelques bribes, et dont mes livres témoignent.
    L’image de Charles sur son toit, avec ses avions miniatures, n’en finit pas de me hanter. Et c’est peut-être moi que je vois à travers lui, le visage d’une solitude habitée, mue par le désir de s’élever et qui n’a jamais tout à fait quitté les rives de l’enfance.

    À travers ses portraits comme dans ses paysages, Soth semble vouloir fixer quelque chose qui relèverait de l’innocence perdue. Un geste qui, je crois, est aussi le mien.


    1. Antoine Zabajewski a consacré à Alec Soth un long article, que je vous invite à lire pour découvrir en détail son parcours : https://lephotographeminimaliste.fr/alec-soth-sleeping-by-the-mississippi/ ↩︎
    2. “Sleeping by the Mississippi” (2004). “Niagara” (2006), “Broken Manual” (2010), “Songbook” (2014) et “A Pound of Pictures” (2022) ↩︎

  • Retour à Hagi

    Ce qui compte le plus pour moi, ce sont les liens humains que j’ai pu tisser en tant que photographe. — Sam Abell

    À Hagi, au Japon, le photographe Sam Abell a vécu une rencontre, de celles qui changent une vie. Des années plus tard, il revient sur ses pas. Ce court métrage accompagne son retour, là où il redécouvre l’essentiel : la photographie comme mémoire vivante, qui traverse les générations et résiste au temps.

    Ce court métrage est d’abord un film promotionnel pour la marque Fujifilm. Mais l’histoire qui est racontée est belle. En le regardant, j’ai repensé à mon propre voyage au Japon, il y a un an tout juste. J’y étais, cherchant sans doute quelque chose de moi-même, un appareil photo en main (qui n’était, d’ailleurs, pas un Fuji).

    J’en suis revenu chargé de souvenirs, de rencontres et de lieux, de centaines de photographies, et d’un journal de voyage qui nourrit aujourd’hui le livre auquel je travaille.

  • Le paradoxe de l’archer

    Je me suis réveillé en pensant à mon manuscrit. C’est plutôt bon signe. Je crois que ça m’arrive assez souvent, ces jours-ci, sans que je m’en souvienne toujours. C’est bon signe, mais c’est toujours autour d’un blocage que se manifeste le rêve : comment articuler les deux journaux qui le constituent ? Comment fluidifier le passage entre les temporalités ?

    Sur manuscrit, je retrouve aussi les mots rapiécé, rassemblé, réformé… puis le mot rapaillé, mot que j’avais en bouche depuis mon enfance, riche au sens propre comme au sens figuré, s’est imposé avec évidence dans la composition du titre. L’Homme rapaillé évoque donc l’idée d’un double rassemblement. Celui du recueil constitué de fragments de textes et de poèmes épars, celui du poète à la recherche de son identité. — Gaston Miron

    Dans la langue familière au Québec, rapailler ses affaires signifierassembler des objets éparpillés. Voici ce qu’il me reste à faire avec mon manuscrit : rapailler mes affaires !


    Ma méditation ce matin m’a fait prendre conscience d’un sentiment d’inconfort lorsque je pense à la matière brute du manuscrit qui attend sur mon établi. Est-ce la crainte de ne pas pouvoir mener à bien ce livre, de ne pas en avoir les moyens, ou parce que je sais que la maladie est toujours là et qu’il serait vain d’imaginer la combattre avec des mots ?

    Étonnamment, ça n’est pas mon écriture qui me fait douter — je sais pouvoir décocher mes phrases comme l’archer ses flèches. Mais je doute de ma légitimité. Comme si mon mal n’était pas suffisant. Ma peine pas assez forte. 

    Comme l’archer ses flèches… Lorsque l’archer décoche sa flèche, celle-ci semble fendre l’air en ligne droite avec une précision remarquable. Pourtant, elle oscille et se plie légèrement d’avant en arrière pendant le vol. C’est ce qu’on appelle le paradoxe de l’archer : dès l’instant où la flèche est encochée, des forces commencent à s’exercer sur elle. Lors de la libération, la corde exerce une poussée brutale depuis l’arrière, mais cette force n’est pas transmise de manière uniforme à l’ensemble de la flèche. Ce déséquilibre initial provoque une légère déformation : la flèche se plie sous l’effet de la poussée, et chaque partie de son corps accélère à un rythme différent. Elle ne suit donc pas immédiatement une trajectoire rectiligne, mais commence par onduler. Ce mouvement s’amortit progressivement pendant le vol, jusqu’à ce qu’elle retrouve sa stabilité et atteigne sa cible avec précision.

    Encocher la flèche
    tendre amplement l’arc
    s’éveiller spontanément
    à l’instant du lâcher
    sans penser, sans imaginer.

    — poème transmis par Heki Danjô (Voie de l’arc des Samouraïs — Éd. Fata Morgana)

    Mes idées se bousculent et se contredisent. Tout est instable. La pression n’est pas uniforme. Chaque partie accélère à un rythme différent. Mais si, au moment d’écrire, je m’abandonne à l’instant, le livre trouvera sa justification et atteindra sa cible.

    En photographie, l’œil tremble avant d’ajuster la mise au point. De la même manière, le déséquilibre initial de la phrase est nécessaire pour permettre au texte de trouver sa forme définitive. 

  • San Remo dans un carnet

    San Remo dans un carnet

    San Remo, avril 2024 © Philippe Castelneau
    San Remo, avril 2024 © Philippe Castelneau
    San Remo, avril 2024 © Philippe Castelneau

    Reprendre la main
    Noter sur un carnet
    L’éphémère quotidien

    Envie d’Italie. Envie d’évasion. Je pose là ces trois photos de San Remo, en souvenir de ce moment déjà loin.

    Plusieurs jours que je note mentalement des choses, sans avoir de carnet sous la main. J’ai un téléphone dans ma poche, avec des applis de prise de notes, mais ça ne va pas. Des jours que je regrette de n’avoir pas toujours l’appareil photo avec moi. Le téléphone fait aussi des photos, ça n’est pas celles-là que je veux.

    Écrire à la main, je peux le faire sans baisser les yeux. L’image avec l’appareil photo, elle est tout entière dans mon œil. Je suis alors absolument présent au monde, dictant à la main qui écrit ou déclenche. Et tant pis si la photo est floue, tant pis si je n’arrive pas toujours à me relire. L’émotion, elle, reste.

    J’ai rechargé la batterie du Ricoh, et glissé le carnet dans mon sac. Prêt pour tout ça, qui se présente sans prévenir, et viendra nourrir les livres. En attendant l’Italie.