Catégorie : Blog

  • Jardin digital et forêt noire

    J’ai déjà évoqué il y a presque deux ans, dans une de mes infolettres, le concept de forêt profonde :

    Le concept de « forêt profonde » s’est imposé ces dernières années, suite à la publication du livre La forêt sombre de Luo Ji. Dans ce récit de science-fiction, l’auteur propose une réponse au célèbre paradoxe posé par le physicien italien Enrico Fermi en 1950 : « S’il y avait des civilisations extraterrestres, leurs représentants devraient être déjà chez nous. Où sont-ils donc ? »

    L’Univers est une forêt sombre dans laquelle chaque civilisation est un chasseur armé d’un fusil. Il glisse entre les arbres comme un spectre, relève légèrement les branches qui lui barrent la route, il s’efforce de ne pas faire de bruit avec ses pas. Il retient même sa respiration. Il doit être prudent, car la forêt est pleine d’autres chasseurs comme lui. S’il remarque une autre créature vivante — un autre chasseur, un ange ou un démon, un bébé sans défense ou un vieillard boiteux, une magnifique jeune fille ou un splendide jeune homme, il n’a qu’un seul choix : ouvrir le feu et l’éliminer. Dans cette forêt, l’enfer c’est les autres. Une éternelle menace. Chaque créature qui dévoile son existence est très vite anéantie. Voici la cartographie de la société cosmique. C’est la réponse au paradoxe de Fermi. — Luo Ji

    Remplacez le mot univers par internet, pensez aux trolls, aux clashs à répétitions, au harcèlement en ligne : c’est la théorie développée par Yancey Strickler, co-fondateur de Kickstarter, dans un article de mai 2019 : The Dark Forest Theory of the Internet. Mais si l’Internet est devenu un terrain dangereux, il existe en son sein des zones protégées, ce que Stricker nomme le « dark social », les forêts sombres de l’Internet. Ce sont les messageries privées, les SMS, les podcasts, les newsletters, les blogs, tous ces espaces de partages qui contournent les réseaux sociaux, et échappent (un peu mieux) au ciblage des algorithmes.

    J’ai pour ma part une interprétation toute personnelle du concept de forêt profonde, qui m’accompagne depuis la lecture en 2007 du très beau livre d’Alina Reyes, dont une citation ouvre cette infolettre. Au cœur de la forêt, mon jardin secret. Un espace préservé, encore un peu sauvage, que je rejoins grâce à la méditation, et où je me retire chaque jour pour écrire. Inaccessible à ce monde, pour quelques heures :

    Être inaccessible ne signifie en aucun cas se cacher ou faire des secrets (…) Cela ne signifie pas que tu ne puisses plus avoir affaire aux autres. Un chasseur utilise son monde avec frugalité et avec tendresse, peu importe ce qu’est ce monde, choses, animaux, gens, ou pouvoir. Un chasseur est intimement en rapport avec son monde et cependant il demeure inaccessible à ce monde même…

    — C’est contradictoire, dis-je. Il ne peut pas être inaccessible si heure après heure, jour après jour, il est là, dans son monde.

    — Tu n’as pas compris, remarqua-t-il avec beaucoup de patience. Il est inaccessible parce qu’il ne déforme pas son monde en le pressant. Il le capte un tout petit peu, y reste aussi longtemps qu’il en a besoin, et alors s’en va rapidement en laissant à peine la trace de son passage. — Carlos Castaneda


    Ces jours-ci, le web bruisse de rumeurs concernant le retour en force des blogs, qui, avec les newsletters, constituent un espace « safe » pour s’exprimer en ligne. Le web indépendant est peut-être de retour, écrit Jay Hoffmann dans un article sur son site (Cependant, comme le soulignait à juste tire Karl dans un billet récent, les blogs n’ont jamais disparu) :

    Le web indépendant est peut-être de retour. Mais si c’est le cas, c’est probablement d’une manière à laquelle on s’attend le moins. (…) les blogs d’aujourd’hui ne ressembleront pas aux blogs de 2002. Trop de choses ont changé. Le web est plus grand, il est plus divisé et plus compliqué et le besoin d’une discussion modérée est grand. Lorsque la révolution des blogs se reflétera dans ce nouveau cycle, elle ressemblera à quelque chose de différent. (…) L’objectif n’est pas d’acquérir des adeptes, mais d’atteindre quelque chose de plus intime.


    J’aime beaucoup cette illustration proposée par Maggie Appleton qui résume parfaitement l’internet d’aujourd’hui : trop d’algorithmes, de trolls et d’I.A. ont rendu le web infréquentable (la « dark Forest » ou forêt noire, ainsi que le « dark web ») ou aseptisé (le « cozy web »). Les blogs, les infolettres, sont nos espaces de liberté qu’il faut cultiver à la manière de jardins digitaux. Mon jardin digital, c’est ce que je nommais un peu plus haut ma forêt profonde : des notes brutes, peu structurées, qui constituent au fil du temps une base de connaissances évolutive.

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    Illustration : Maggie Appleton

    Le problème des blogs, c’est que nous en avons perdu l’usage et l’habitude. Autrefois, nous naviguions d’un site à l’autre via les liens et les commentaires. Mais les flux RSS existent toujours ! Une appli gratuite comme Feedly (mais il y en a beaucoup d’autres) vous permettent de suivre vos blogs favoris, et remplacent avantageusement les réseaux a-sociaux.

  • Le hasard qu’on mérite

    On a le hasard que l’on mérite. — Bernard Plossu

    Arles, été 2019

    Je me souviens très bien du moment où j’ai pris cette photo. J’ai vu, de loin, l’homme qui s’avançait vers le rai de lumière. J’avais mon appareil photo à la main, mais j’étais trop loin. J’ai couru pour le rattraper. Il fallait bien sûr être le plus discret possible, calculer mentalement les réglages nécessaires et se positionner. Arrivé presque à la bonne hauteur, l’homme s’est retourné, et je n’ai pas pris la photo. Deux ou trois secondes plus tard, je déclenchais l’obturateur.

    La photographie aurait-elle été meilleure, plus forte, si je l’avais prise plus tôt ? Les couleurs plus vives ? Sans doute. J’ai vu un documentaire récemment sur un photographe en immersion à Londres, et j’ai été surpris par la proximité de ses photos avec certaines des miennes, réalisées à Barcelone ou à Londres. J’entends par là, une proximité dans les thèmes choisis, dans les angles, les cadrages. Une proximité dans la démarche photographique. La différence venait principalement qu’à l’instar d’un Cartier-Bresson, ce photographe s’attachait à provoquer le hasard : il trouvait un cadre, et attendait patiemment qu’il se remplisse pour prendre sa photo. Je suis plus instinctif. Ou impatient. La photographie, c’est l’école de la patience. Les photos prises par ce photographe, elles sont belles, très léchées. La lumière est parfaite, le placement des différents éléments idéal. Elles manquent en spontanéité, parfois. Question de goût. Mais elles sautent littéralement aux yeux. À méditer…

    À méditer également, cette citation de Joel Meyerowitz :

    Once you have a camera in your hands, you have a licence to see.

  • lanterne magique et 1ère cuisine | tout un été d’écriture

    Tout un été d’écriture, 3ème cycle : intensités, immersions

    lanterne magique

    Andy Warhol. Elvis, deux fois. Moi, deux fois. Un singe, un robot, un tigre. William Blake. Alan Moore. Singe en bronze du Ghana. Robot mécanique en métal, tôle et fer blanc agrafé. Tigre de papier : the tiger, écriture manuscrite. Cadre noir. Nemo, Promethea. Bois plaqué chêne. Poussière grise. Ruban rouge. Pochette en papier blanc (rayures bleues), soigneusement pliée. Bleu (bleu nuit, turquoise, bleu roi, bleu clair), noir, vert, marron, blanc, rouge (et jaune et orange et bleu encore). Agrafes. Comics. Six crânes mexicains. Batman, en lego et en peluche. Un grigri japonais.


    Première cuisine

    Une pièce rectangulaire, huit ou dix mètres carrés, à gauche en haut de l’escalier (l’escalier recouvert d’une moquette foncée, dominance rouge et bleu, avec motif floral). Une porte en bois, peinte en blanc. Murs blanc-ivoire. Parquet. Un placard encastré à droite en entrant, porte coulissante, bois brun clair, étagères en bois. Un lit, en face, contre le mur, près de la fenêtre. (Le lit en bois blanc.) Dessus de lit jaune. Fenêtre à guillotine. Rideaux bleu-pastel. Moustiquaire. Bloc de climatisation sous la fenêtre. Une petite table dans l’angle, à gauche (en bois également). Un stylo. Un bloc-notes. Quelques pièces de monnaie. Un billet d’avion. Un passeport. Sur le lit, une valise ouverte.


    Tout un été d’écriture #21 & #22. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
    (et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).