Carnet de notes & pensées aléatoires

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  • I want my MTV

    C’était en juillet 1985. J’avais 17 ans. Je venais de débarquer à Topeka, Kansas, où j’allais passer une année qui allait changer ma vie de bien des façons. Pour l’heure, je ne parlais pas deux mots d’anglais, et je passais de longues heures cet été-là dans le sous-sol de la maison, en compagnie d’Angela, la fille de ma famille d’accueil, accompagnée de ses amis qui passaient me voir. Ils m’observaient à la dérobée, bête curieuse baignant dans les reflets bleutés de l’écran cathodique et cette odeur si nouvelle de climatisation, regardant non-stop une chaine déjà mythique, apparue quelques années plus tôt : MTV.

    Mes premiers rudiments d’anglais, et ce qu’il y avait à savoir de cette jeunesse américaine pour m’y intégrer, je les ai acquis devant cette télévision, en écoutant les VJs et observant les clips vidéos qu’ils passaient en boucle, et qui faisaient désormais le succès d’un disque. Video killed the radio star, la prophétie des Buggles, émise deux ans avant le lancement de MTV, se réalisait sous mes yeux fascinés.

    Au sortir de cet été, je faisais mes premiers pas dans une high school. Je me confrontais aux jeunes gens de mon âge, à la culture si différente de la mienne. Je les enviais alors, et eux me regardaient avec curiosité. Plus que l’anglais, la langue que j’avais apprise au cours des semaines passées était celle, secrète, de l’adolescence, et nous avions désormais, eux et moi, un terrain d’entente.

    Je flirtais, nouais des amitiés à la vie à la mort qui ne dureraient que le temps d’une année scolaire. Leurs visages, pourtant, me hantent encore parfois.

    Le 31 décembre prochain, MTV cessera d’émettre partout dans le monde. Une fermeture qui s’explique par l’évolution des usages : c’est désormais sur YouTube et TikTok que la musique se consomme. Cette « Music Television » née sur le câble il y a plus de 40 ans, avec ses VJs et ses rotations programmées, est devenue obsolète.

    En définitive, passé cette année dans le Kansas, je n’ai jamais plus vraiment regardé MTV, suivant seulement de loin en loin ses évolutions. Mais elle reste dans mes souvenirs comme le début d’une expérience unique et formatrice, le premier signal et la bande-son d’une vie sur le point de se réinventer.

    Aujourd’hui, elle s’apprête à disparaître, et c’est une page de ma vie qui, symboliquement, se referme.
    L’un des clips qui m’avaient marqué alors était celui de The Russians de Sting. L’URSS était le grand méchant de l’époque, et on se rassurait d’être du bon côté du mur qui séparait l’Est et l’Ouest.
    Depuis, le mur est tombé, avec lui mes certitudes, et l’Amérique que j’ai aimée n’est plus, comme MTV, qu’un lointain souvenir qui s’efface dans le grésillement de neige électronique d’un émetteur hors service, quelque part dans le sous-sol d’une maison du Kansas.

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  • Le temps s’était arrêté

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  • Les avions de Charles

    Pourquoi Alec Soth m’importe-t-il maintenant, et qu’est-ce que cela révèle de mon propre rapport à la création ?

    Je ne sais plus quand j’ai découvert Alec Soth. Peut-être par une mention dans un article, ou la recommandation d’un ami. Ce dont je me souviens, c’est de l’impact qu’a eu sur moi la première photo de lui que j’ai vue, le portrait d’un certain Charles, debout sur le toit de sa maison, tenant dans ses mains deux avions en modèles réduits :

    Charles, Vasa, Minnesota — (c) Alec Soth

    Il y a une poésie toute particulière qui émane de cette photo, quelque chose d’irréel, comme hors du temps. Le visage, pourtant emmitouflé dans une capuche en laine et mangé par une barbe épaisse, dégage une joie presque enfantine, et les yeux à demi cachés derrière le reflet sur les verres de ses lunettes semblent pétiller de malice.

    La photo est tirée du premier livre de Soth, Sleeping by the Mississippi, que j’ai acheté aussitôt. Je découvrais en même temps le bonhomme, nonchalant et passionné, immédiatement sympathique, via sa newsletter et sa chaine YouTube, où il partage notamment son goût pour les livres photo et la manière dont ils sont conçus.


    La photographie est pour moi un médium, un outil pour explorer le monde et ma relation au monde. — Alec Soth

    Soth parle très peu de technique. Dans la masterclass en ligne qu’il anime, sa leçon la plus précieuse ne concerne pas un réglage ou une technique de prise de vue. C’est ceci : il n’existe pas de formule toute faite pour devenir un « bon » photographe. Ce qui compte, c’est trouver ce qui fait votre singularité, et de cultiver votre différence.
    Pour lui, qui voit dans sa pratique l’équivalent d’une flânerie sur internet transposée au monde réel, la coïncidence et la sérendipité sont essentielles, et c’est ce que l’on ressent immédiatement au contact de ses photographies.

    Né en 1969 aux USA, et membre à part entière de l’agence Magnum Photos depuis 2008, il vit à Minneapolis, dans le Minnesota, et son œuvre, pour reprendre la description que fait de son travail la critique d’art Hannah Booth, s’attache à montrer l’insolite et la banalité obsédante de l’Amérique contemporaine.1

    C’est peut-être pour ça que son travail me touche. J’y reconnais ce que je cherche moi-même à montrer dans mes textes : la mémoire fragmentée, les personnages qui se tiennent à la marge, la beauté qui surgit dans la désolation. Une forme de poésie qui transfigurerait « la banalité obsédante » du quotidien.

    Soth commente en général assez peu ses images. Trop de texte tue la photo, dit-il. Cela enlève à l’imaginaire du regard.
    Dans mes textes, j’emprunte un chemin différent pour un résultat similaire : par petite touche, par aplat de couleurs en quelque sorte, je m’attache à faire surgir ce qu’il faut de sensations pour laisser à l’imaginaire du lecteur le soin de reconstruire le décor à son image.

    Je ne sais plus qui a dit qu’un livre était souvent plus intelligent que son auteur, et c’est une chose à laquelle je crois profondément. Il y a des significations qui surgissent à la lecture que la personne qui a écrit le livre ignorait quand elle l’a fait, ne serait-ce que parce que ce sont les lecteurs qui finissent d’écrire le livre en le lisant, fort de leurs propres vécus.
    Ainsi, quelqu’un m’a un jour proposé une interprétation de mon roman Motel Valparaiso à laquelle je n’avais pas pensé, et que j’ai trouvée aussitôt brillante ! Pourquoi n’y avais-je pas pensé au moment de l’écriture ? Peu importe, je la défends aujourd’hui (tout en reconnaissant qu’elle s’est imposée après coup).

    Ce qui m’amène à un point que je considère important : une œuvre artistique, si elle est sincère, ne peut pas être une simple démonstration de techniques parfaitement maîtrisées.
    Au contraire, je crois que la seule technicité est une imposture : ce sont les petites imperfections, les accidents créatifs, qui font l’authenticité d’un travail. « J’ai fini par remarquer que les gens qui savent tout faire et qui sont super pros, leur travail est parfois un peu fade », nous dit Alec Soth. « L’essentiel n’est pas la perfection technique, mais la quête de sa propre voix. »

    Tout créateur connaît à un moment ou un autre le syndrome de l’imposteur, qui n’est rien d’autre qu’une tension entre l’expertise technique et la voix personnelle. Encore faut-il en avoir conscience et l’accepter.
    Il n’y a pas de génie, il n’y a que du travail.
    Et une sensibilité.

    « Je ne suis pas un bon photographe sur le plan technique », nous dit encore Alec Soth. « La moitié du temps, je ne sais pas vraiment ce que je fais. Bien sûr, je sais régler l’ouverture, la vitesse d’obturation, je sais comment monter un flash sur l’appareil. Mais je n’ai pas étudié tous les schémas d’éclairage, et je suis loin de posséder tout l’éventail du savoir-faire technique. Longtemps, j’ai eu l’impression d’être une sorte d’imposteur. Et puis, il y a quelques années, lors d’un projet avec des photographes de l’agence Magnum, je me suis rendu compte qu’aucun d’entre eux ne savait ce qu’il faisait. C’est assez incroyable, en réalité. Et tous les artistes que je connais naviguent un peu à vue, ils se débrouillent, mais c’est précisément ce qui insuffle de la vie dans leur travail. »


    À Rennes se tient en ce moment aux Champs Libres, l’exposition Gathered Leaves, qui a déjà tourné un peu partout dans le monde depuis 2022, centrée autour des cinq premiers livres de Soth2. Vingt ans d’un travail d’une rare cohérence, où domine la dimension humaine.
    Les tirages sont exceptionnels, et les formats géants utilisés subliment le travail du photographe.

    En complément, un livre, Gathered Leaves Annotated, est disponible, qui reprend l’intégralité des cinq ouvrages dans un format compact, imprimé sur du papier journal. 700 pages à travers lesquelles le photographe actualise et réinvente ces cinq livres, accompagnés d’annotations détaillées sous forme de notes, d’extraits de texte et de photographies supplémentaires.


    Tout récemment, dans une vidéo, Alec Soth s’est interrogé sur notre rapport aux réseaux sociaux et les liens que nous tissons entre nous quand nous échangeons autrement qu’à travers un écran. L’humain, une fois encore, au cœur de sa démarche.

    Peut-être est-ce cela, finalement, qui fait qu’Alec Soth m’importe tant : il me rappelle pourquoi je crée. Pour tenter de saisir quelque chose du monde qui m’échappera toujours, mais dont j’espère pouvoir attraper quelques bribes, et dont mes livres témoignent.
    L’image de Charles sur son toit, avec ses avions miniatures, n’en finit pas de me hanter. Et c’est peut-être moi que je vois à travers lui, le visage d’une solitude habitée, mue par le désir de s’élever et qui n’a jamais tout à fait quitté les rives de l’enfance.

    À travers ses portraits comme dans ses paysages, Soth semble vouloir fixer quelque chose qui relèverait de l’innocence perdue. Un geste qui, je crois, est aussi le mien.


    1. Antoine Zabajewski a consacré à Alec Soth un long article, que je vous invite à lire pour découvrir en détail son parcours : https://lephotographeminimaliste.fr/alec-soth-sleeping-by-the-mississippi/ ↩︎
    2. “Sleeping by the Mississippi” (2004). “Niagara” (2006), “Broken Manual” (2010), “Songbook” (2014) et “A Pound of Pictures” (2022) ↩︎

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