
Carnet de notes & pensées aléatoires
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Il étudiait la philosophie
Il avait dans la bouche, en parlant, une bouillie qui était adorable parce qu’on sentait qu’elle trahissait moins un défaut de la langue qu’une qualité de l’âme, comme un reste de l’innocence du premier âge qu’il n’avait jamais perdue. Toutes les consonnes qu’il ne pouvait prononcer figuraient comme autant de duretés dont il était incapable. (Marcel Proust — Un amour de Swann)
La bouillie, elle est dans mon cerveau en ébullition quand je veux écrire. Adorable ? Tu parles ! Les mots se bousculent, et les idées, les unes contredisant les autres, sans que rien de concret n’émerge. Et puis, finalement, ça vient. Un texte commence à s’extraire de la mélasse, un plan à peu près structuré, un début d’intrigue, des bribes de dialogues. Suffisant pour aujourd’hui, presque un premier jet pour la nouvelle dont je parlais hier. J’ai jusqu’au 15 juin pour l’écrire. C’est loin, mais si je n’y prends garde…
Bilan pour aujourd’hui : 4374 signes, un haïku, un poème express. Et maintenant, marcher dans la campagne !

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Et maintenant, il faut que vous lisiez
Ai-je blessé, heurté,
Charmé, peut-être,
Le Corps secret du monde ?
Ai-je sans le savoir,
Ému la substance des cieux,
Et touché l'Être même que nous cache
La présence de toutes choses ?
Me voici donc plus puissant que moi-même,
Voici que je me trouve étrange et vénérable
Pour moi-même,
Égaré dans mon âme, et maître autour de moi !
Et je tremble comme un enfant
Devant ce que je puis !
— Paul Valéry (Amphion — V)
J’ai récupéré une boîte à peinture d’écolier en bois des années 50, que j’ai rafistolée et nettoyée à l’essence de térébenthine. J’ai laissé apparents les éclats de peinture. J’y mets mes stylos et crayons, des feutres et une gomme. Ce matin, l’appareil-photo est posé dessus. Dans la pénombre du bureau, je travaille à mon manuscrit, éclairé par la faible lueur d’une lampe articulée. Il est 6 h 35. Je suis encore un peu dans le sommeil, encore dans la méditation qui vient de se terminer, et j’écris.
En début d’après-midi, je suis sorti et j’ai marché longtemps, quittant bientôt le village pour me glisser dans la forêt. Je m’y ressource. Je photographie la nature. La plupart de ces photos, je n’en ferai rien. Je le sais. L’important, c’est le geste. Observer. Porter le viseur à l’œil. Cadrer. L’important, c’est l’intention.
Je me suis enregistré aussi, un peu, en marchant, pour voir ce que ça pouvait donner. Substack offre la possibilité de publier des enregistrements sonores. J’y songe de temps en temps…
Je n’ai plus écrit ensuite aujourd’hui. Enfin, si, un peu en rentrant : des notes, relues et regroupées en vue d’une nouvelle pour un projet qui sera publié cet été. Et ce journal.
Hier, j’ai trouvé dans une boite à livre une très vieille édition des poésies de Paul Valéry. Je l’ai ouvert au hasard. Page 232, le poème ci-dessus. C’est beau, non ?
Le poème express du jour (désormais en couleur !) :

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Avant d’être roi, ou l’écriture par soustraction
J’ai débarrassé la poésie des phrases, des mots, des articulations. Je l’ai agrandie jusqu’au souffle. […] à partir de ce souffle peuvent naître un autre corps, un autre esprit, une autre langue, une autre pensée – / Je puis réinventer un monde et me réinventer. (Pierre Garnier)
L’apparente modestie du procédé, qui retourne les armes de la censure contre elle-même, ne doit pas faire oublier la savante malice du geste. Il ne s’agit pas de clamer que la poésie se dissimule dans n’importe quel texte mais de montrer comment, au moyen d’une vision-crible, il est possible d’arracher à la page saturée des bribes échappant aux diktats de la narration, de la description, du dire. Le poème, par essence, est un texte qui avance par sursauts: la coupe, le rejet, l’enjambement, le blanc… S’il avance troué, c’est pour mieux faire résonner zones d’ombre et espaces vierges. (Claro, à propos du Livre des poèmes express de Lucien Suel)
Je disais hier ne pas trouver d’équivalent français satisfaisant au terme « blackout poems » pour désigner ce genre remis au goût du jour en 2014 par Austin Kleon, et, bien sûr, j’avais oublié les créations de Lucien Suel, qui, sous le nom de « poèmes express », réalisait le même travail, dès 1987. Heureusement, l’ami Christophe Sanchez était là pour me le rappeler !
Lucien Suel s’est inscrit en quelque sorte en héritier de Brion Gysin et William Burroughs, mais, en remplaçant le découpage physique du cut-up par un caviardage du texte à l’encre noire, tout en conservant la dimension de recyclage et d’aléatoire du cut-up, a introduit une part plus grande de contrôle (Suel parle de « cut-up mental » !) ainsi qu’une dimension visuelle.
D’une certaine manière, l’objet qui en résulte tient tout autant de la littérature que de l’art. Une littérature spontanée, un art par accident, si l’on veut.
De fait, avec ces aplats de noirs sur la page, on peut penser à Soulage, par exemple, mais surtout au spatialisme, qui privilégie la dimension visuelle du texte.
Le mouvement poétique (à ne pas confondre avec son homonyme créé en 1950 par le peintre Lucio Fontana), fondé par Ilse et Pierre Garnier dans les années 1960, considère la page comme un espace à investir, où la disposition des mots, des lettres et des blancs typographiques devient une composante essentielle du poème.Le cut-up découpe et réassemble, le spatialisme éclate le langage sur la page pour en faire un espace plastique, et le poème express procède par sélection et effacement à partir d’un texte préexistant. Si elles diffèrent par leur rapport au texte et à sa matérialité, les trois « écoles » puisent dans l’esprit des avant-gardes (dadaïsme, surréalisme, Fluxus), cherchant à renouveler la poésie par le jeu, l’aléatoire, la contrainte ou le recyclage de matériaux existants.
C’est ce qui toujours me fascine dans l’histoire des arts (j’inclus ici la littérature), c’est la manière dont les créations se répondent, s’affrontent ou se réinventent. Alors évidemment, je n’ai pas la prétention de me réclamer de Gysin et Burroughs, d’Ilse et Pierre Garnier ou de Lucien Suel, mais j’avoue prendre un plaisir non feint à mes petites créations matinales, qui parfois me surprennent par la manière dont mon inconscient trouve à s’exprimer à travers les mots des autres.
Il y a une dimension ludique, et finalement peut-être cathartique, à cette pratique.
