Carnet de notes & pensées aléatoires

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  • Géographies intimes

    Les lieux que nous avons connus n’appartiennent pas qu’au monde de l’espace où nous les situons pour plus de facilité. Ils n’étaient qu’une mince tranche au milieu d’impressions contigues qui formaient notre vie d’alors ; le souvenir d’une certaine image n’est que le regret d’un certain instant ; et les maisons, les routes, les avenues, sont fugitives, hélas, comme les années. (Marcel Proust — Noms de pays : le nom)


    J’ai continué tous ces derniers jours le travail sur mon manuscrit. J’avance par soustraction, des idées se mettent en place, les différents éléments s’agencent peu à peu. Je ne dois pas perdre de vue la forme envisagée plusieurs fois, quand bien même elle reste encore floue : le recours aux notes de bas de page, le commentaire, la digression comme enrichissement du texte ! La construction circulaire chère à Mendelsohn, le motif de Grothendieck, le leitmotiv de Wagner, composante essentielle de mon livre : la petite musique qui est associée à chacun des thèmes du livre… Comment ça vient ? Une phrase, comme une formule magique, une phrase-code qui ouvre la page, comme un mot de passe ouvre une page web privée ?

    Tu crois te souvenir
    Les lieux que tu as connu
    N’existent qu’en toi

    Poétique du roman, comme le dit François Bon dans ses indispensables « outils du roman ». Jeudi dernier à la librairie Sauramps, Juliette Rousseau, lauréate du prix Habiter le monde, présentait son livre Pèquenaude, constitué de fragments qui mêlent souvenirs, essais, poésies… Je ne l’ai pas encore lu, mais l’idée que je m’en fais correspond un peu à ce que je veux faire avec mon livre.


    À propos de nouveautés, mon ami Thierry Crouzet sort un nouveau livre le 10 juin prochain. Un roman d’amour fusionnel à la frontière du noir et du fantastique. Ça commence comme ça :

    Tout commença par une blague. Ils étaient à la plage. Elle attendait qu’il lui dise « Je t’aime », il parlait des voiliers au large, du château de sable construit par les enfants de la grosse femme, des filles bronzées qui jouaient au volley, mais il ne lui disait pas « Je t’aime ». Alors, quand il dit : « On se baigne ? » Elle dit : « On se baigne ? » Il la regarda, fronçant les sourcils. « Tu te moques de moi ? » Elle l’imita et dit : « Tu te moques de moi ? » Il éclata de rire et elle éclata de rire. Il dit : « Non, tu ne vas pas jouer à ce jeu de gamin. » Elle lui dit : « Non, tu ne vas pas jouer à ce jeu de gamin. » Il finit par s’énerver et elle s’énerva, puis quand il se tut, elle se tut ; et quand il se leva pour se baigner, elle se leva pour se baigner. Ils sautèrent par-dessus les premières vagues, dépassèrent les autres baigneurs, nagèrent jusqu’au banc de sable, où l’eau leur arrivait aux épaules. Quand il tendit les bras vers le ciel immaculé, elle se plaça en face de lui, debout, les bras tendus vers le ciel immaculé. Il avança d’un pas vers elle, elle d’un pas vers lui, et son visage se retrouva à quelques millimètres du sien. Quand une vague les rapprocha, il replia ses bras autour d’elle, et elle replia ses bras autour de lui. Il glissa une main vers le creux de ses reins, elle glissa une main vers le creux de ses reins. Il l’embrassa, elle l’embrassa, longtemps, indéfiniment. Ils se perdirent l’un dans l’autre et s’oublièrent.

    Épicènes est publié par les éditions À la flamme, et d’ores et déjà disponible en précommande un peu partout, là par exemple.

    Vous pouvez en découvrir les premières pages ici.


    Enfin, il me tarde de lire le nouveau livre de Marlen Sauvage :

    « Il m’a fallu un an pour écrire ces Destins de femmes », écrit Marlen sur son site. « Au-delà de faire connaissance avec ces femmes d’un autre temps, mon propos était d’en saisir la vie au plus près de leur réalité quotidienne selon un angle précis : mortalité en couches, inceste, illettrisme… Mais loin de faire de ces femmes les victimes d’une société pourtant inégalitaire, j’ai tenté de déceler en chacune l’aptitude à la résilience. »

    Destins de femmes ce commande ici.

  • Paperolles et fiches Bristol

    Je pourrais écrire des pubs pour les déodorants ou des étiquettes pour les bouteilles de ketchup, s’il le fallait. Le miracle qui consiste à transformer des idées en pensées, et des pensées en mots, et de donner vie aux mots par le métal et l’encre d’imprimerie, ne perd jamais de sa force pour moi. — John Updike

    Le miracle qui consiste à transformer des idées en pensées, et des pensées en mots, et de donner vie aux mots par le métal et l’encre d’imprimerie, ne perd jamais de sa force pour moi.

    Une phrase que je vais imprimer sur une carte et afficher sur mon tableau 1, pour la relire chaque matin jusqu’à la connaître par coeur…

    J’assume mes contradictions : hier, cherchant comment un auteur autre que moi pourrait aborder les tâches qui m’attendent, espérant y trouver la motivation nécessaire, je suis tombé dans un trou de souris qui m’a conduit à disserter tout le temps que j’avais disponible sur Updike et Nabokov, trouvant certes chez eux la confirmation de ma méthode — rigueur, routine quotidienne — sans pour autant la mettre immédiatement à profit.

    J’exagère, comme toujours : peut-être s’agissait-il d’une étape nécessaire. J’ai tout de même travaillé à mon récit de non-fiction ensuite, une petite heure, disons, d’abord à la main, sur le tapuscrit du journal intime, puis dans IAWriter, en retravaillant le prologue déjà écrit, puis en posant les bases des trois premiers chapitres. En travaillant sur le tapuscrit, j’ai vu des correspondances avec l’autre journal, celui tenu au Japon en novembre dernier, des ponts plutôt, qui permettront de lier l’un à l’autre de manière fluide. N’est-ce pas ce que je recherchais depuis le début ?

    Mais une fois encore, je tâtonne sans arriver à débloquer mon dilemme : dois-je commencer par le voyage ou par le récit proprement dit ? Les deux en même temps, peut-être ? Est-ce que j’y verrais vraiment plus clair, en ayant les deux tapuscrits imprimés et sous mes yeux ? 

    Proust n’écrivait pas son œuvre de façon linéaire. Il composait par séquences isolées qu’il montait, démontait et remontait, en ajoutant sans cesse des éléments nouveaux au texte initial. Cela se traduisait physiquement par l’usage des paperolles, sortes de « patchs » de papier collés sur les pages pour intégrer ses ajouts.

    C’est tentant, évidemment. Finir de relire d’abord le journal intime, continuer dessus le travail qui consiste à élaguer ce qui n’apporte rien au texte, supprimer les lourdeurs et les répétitions. Puis le réimprimer, ainsi que le récit du voyage sur lequel j’aurai fait le même travail. Comme Proust, ensuite, couper et coller (physiquement !) des paperolles dans un document commun…


    Nabokov’s creative processes involved writing sections of text on hundreds of index cards, which he expanded into paragraphs and chapters and rearranged to form the structure of his novels, a process that many screenwriters later adopted. (Wikipedia) 2


    Nabokov et Proust. Les fiches cartonnées et les paperolles. Trouver ma méthode, qui s’inspirerait des deux. Construire avec ça les deux projets qui m’occupent. Deux projets sur le feu, on le sait, c’est la meilleure façon d’avancer. Les paperolles pour le récit de non-fiction. Les fiches pour le roman, afin d’en mieux établir la structure.


    La neuvième édition de Bruit/Blanc, mon journal photographique, est en ligne. Vous pouvez y accéder en cliquant ici ou sur l’image.


    1. J’ai, posé devant moi sur mon bureau, un tableau en liège où sont quelques photos, des post-it et les listes de mes projets en cours. À la fois
      Pending board et Motivation board, si l’on veut : l’inspiration et le rappel des
       tâches en attente. ↩︎
    2. Les processus créatifs de Nabokov consistaient à écrire des sections de texte sur des centaines de fiches, qu’il développait en paragraphes et en chapitres et qu’il réorganisait pour former la structure de ses romans, un procédé que de nombreux scénaristes ont adopté par la suite. ↩︎

  • Mon plus lointain souvenir

    Take a break. Voilà l’injonction que m’a adressée la carte Oblique Strategy tirée ce matin. Ralentir : partout, je vois ce même désir exprimé, assorti le plus souvent d’un soupir trahissant un vœu pieux.

    Faire une pause… Une partie de ma vie est en suspens depuis décembre dernier, rythmée seulement par les rendez-vous médicaux et les séances de chimiothérapie. L’autre, cependant, la part créative, est en ébullition. J’avais vu la mort venir. Je devais faire rejaillir la vie. Je devais occuper l’espace pour ne pas en laisser à la maladie et aux ruminations ; profiter du temps « donné » pour mener à bien certains projets, mais aussi redonner toute sa place à l’enfant rêveur qui imaginait le monde autrement du haut de ses dix ans. 

    Hasard objectif, une fois encore, du poème express ci-dessous. Un livre ramassé dans une boîte, ouvert à la volée, et le texte apparaît, qui me ramène à lui, l’enfant que j’étais. Je ne saurais objectivement affirmer qu’à quatre ans je voulais être amoureux. Mais je l’étais sans le savoir, du monde, le vrai monde, celui qui nous abrite et que nous ne voyons pas, trop occupés à bâtir des murs pour nous en éloigner. Un amour qui ne s’est jamais flétri. Qui parfois s’est refermé sur lui-même pour se protéger des tempêtes qui m’assaillaient. Mais toujours il a ressurgi, cet amour, la meilleure part de moi, celle-là qui, en définitive ne m’appartient pas, et que je vous offre en partage.

  • Le paradoxe de l’archer

    Je me suis réveillé en pensant à mon manuscrit. C’est plutôt bon signe. Je crois que ça m’arrive assez souvent, ces jours-ci, sans que je m’en souvienne toujours. C’est bon signe, mais c’est toujours autour d’un blocage que se manifeste le rêve : comment articuler les deux journaux qui le constituent ? Comment fluidifier le passage entre les temporalités ?

    Sur manuscrit, je retrouve aussi les mots rapiécé, rassemblé, réformé… puis le mot rapaillé, mot que j’avais en bouche depuis mon enfance, riche au sens propre comme au sens figuré, s’est imposé avec évidence dans la composition du titre. L’Homme rapaillé évoque donc l’idée d’un double rassemblement. Celui du recueil constitué de fragments de textes et de poèmes épars, celui du poète à la recherche de son identité. — Gaston Miron

    Dans la langue familière au Québec, rapailler ses affaires signifierassembler des objets éparpillés. Voici ce qu’il me reste à faire avec mon manuscrit : rapailler mes affaires !


    Ma méditation ce matin m’a fait prendre conscience d’un sentiment d’inconfort lorsque je pense à la matière brute du manuscrit qui attend sur mon établi. Est-ce la crainte de ne pas pouvoir mener à bien ce livre, de ne pas en avoir les moyens, ou parce que je sais que la maladie est toujours là et qu’il serait vain d’imaginer la combattre avec des mots ?

    Étonnamment, ça n’est pas mon écriture qui me fait douter — je sais pouvoir décocher mes phrases comme l’archer ses flèches. Mais je doute de ma légitimité. Comme si mon mal n’était pas suffisant. Ma peine pas assez forte. 

    Comme l’archer ses flèches… Lorsque l’archer décoche sa flèche, celle-ci semble fendre l’air en ligne droite avec une précision remarquable. Pourtant, elle oscille et se plie légèrement d’avant en arrière pendant le vol. C’est ce qu’on appelle le paradoxe de l’archer : dès l’instant où la flèche est encochée, des forces commencent à s’exercer sur elle. Lors de la libération, la corde exerce une poussée brutale depuis l’arrière, mais cette force n’est pas transmise de manière uniforme à l’ensemble de la flèche. Ce déséquilibre initial provoque une légère déformation : la flèche se plie sous l’effet de la poussée, et chaque partie de son corps accélère à un rythme différent. Elle ne suit donc pas immédiatement une trajectoire rectiligne, mais commence par onduler. Ce mouvement s’amortit progressivement pendant le vol, jusqu’à ce qu’elle retrouve sa stabilité et atteigne sa cible avec précision.

    Encocher la flèche
    tendre amplement l’arc
    s’éveiller spontanément
    à l’instant du lâcher
    sans penser, sans imaginer.

    — poème transmis par Heki Danjô (Voie de l’arc des Samouraïs — Éd. Fata Morgana)

    Mes idées se bousculent et se contredisent. Tout est instable. La pression n’est pas uniforme. Chaque partie accélère à un rythme différent. Mais si, au moment d’écrire, je m’abandonne à l’instant, le livre trouvera sa justification et atteindra sa cible.

    En photographie, l’œil tremble avant d’ajuster la mise au point. De la même manière, le déséquilibre initial de la phrase est nécessaire pour permettre au texte de trouver sa forme définitive.