Le bleu du ciel en hiver (Projet 52 – épisode 5)

Kansas, 1985

Tu te souviens assez bien de ce moment-là. Il y a des choses plus récentes dont tu n’as qu’un souvenir flou, des évènements de ton passé occultés ou oubliés, mais cet instant précis, il te semble que tu le portes encore en toi, presque inaltéré. Tu n’es pas dupe évidemment, et tu sais combien ta mémoire peut te jouer des tours, tu sais que tout n’était peut-être pas exactement comme dans ton souvenir, mais tu sais aussi que cela compte peu.
En fait ce moment, le souvenir que tu en as — ou même : le fantasme qu’il est devenu —, ce moment est important parce qu’il est le détonateur, le second dans une série de trois, ta Sainte Trinité en quelque sorte, et dans cette trinité il est celui qui se tient au-dessus des deux autres. Le seul aussi pour lequel tu as un signe tangible, une photo, une trace pour te rappeler que cet épisode fut, et qu’il fut vraiment ; pour te rappeler qu’à cet instant précis de l’espace et du temps, les possibles s’ouvraient à toi et tu tenais le monde entre tes mains.

Sur la photo, tu as 17 ans. Tu te tiens debout au bord d’une route enneigée et tu as les lèvres pincées, à cause du froid. Tu portes un blouson sur ton t-shirt et le blouson est chaud, te souviens-tu, pourtant tu ne peux retenir un frisson au moment où la photo est prise. C’était à la toute fin du mois de décembre, de cela tu t’en souviens aussi. Tu revenais de Californie en voiture, et il faisait chaud là-bas, mais au Kansas, en hiver, il pouvait vraiment faire froid. Derrière toi, de la neige, épaisse, en quantité. Et le ciel, bleu, sans un nuage, magnifique. C’est ce dont tu te souviens le plus. C’est ce que tu ne peux pas oublier, ce ciel bleu qui illumine l’hiver.

Pourtant, cet instant, tu l’as longtemps comme effacé, plié et rangé, enfoui au fond de ta mémoire, et il y serait resté pour toujours, s’il n’y avait eu, dix ans plus tard, le troisième moment. Tu étais dans un parc, à Strasbourg. Tu t’étais assis sur un banc et tu regardais jouer ta fille de 18 mois sur un toboggan. C’était l’hiver et il faisait froid. En toi, il faisait froid. Pourquoi ? Tu n’en savais rien. Tu avais suivi ta route, une route certes un peu chaotique, mais tu étais arrivé là sans encombre, et pourtant tu te sentais perdu. Tu te sentais vide. Il te manquait quelque chose, et tu ignorais quoi. Ton couple avait toujours été bancal, et tu n’y pouvais rien : quoi que tu fasses, tu étais toujours à côté. Mais ça n’était pas ton couple. Ce vide en toi, c’était autre chose.
Tu as regardé jouer ta fille, et tu lui as souri. Elle t’appelait pour que tu la regardes, et tu lui as fait un petit signe de la main. C’était un instant de bonheur partagé, un instant de bonheur pur. Alors, le cœur plein de cet amour pour ton enfant, tu as levé les yeux vers le ciel. Ce ciel froid et bleu. Ce ciel identique à celui de la photographie. Ce ciel que tu ne pouvais maintenant plus faire semblant d’oublier. Quelque chose s’est ouvert, un voile s’est déchiré et ton cœur a débordé. Tu croyais avoir tout bien balisé, consolidé les digues, enfoui profond les fondations sur lesquelles tu avais construit ta vie, mais par la force d’une image, le barrage venait de sauter, l’édifice s’effondrait : les mensonges s’effaçaient et tu voyais clair en toi.

C’est alors que tu t’es souvenu du premier moment, de ce petit matin dans la banlieue de Topeka où tu étais sorti seul dans le froid sec. Le ciel, bien sûr, était le même. Le ciel était bleu. Tu t’étais assis pour fumer une cigarette et tu regardais les volutes de fumée dans la lumière du jour qui se levait à peine. Vous veniez de faire l’amour et elle s’était blottie dans tes bras pour pleurer parce qu’il te fallait partir bientôt. Ces larmes t’émouvaient, mais elles te rendaient fort aussi.
C’était un amour de jeunesse, c’était un premier amour. C’était l’innocence perdue, et l’innocence aussitôt retrouvée. C’était une nostalgie qui commençait de s’écrire, la vie qui lentement se dévide depuis ces premières blessures. C’était le moment qui précédait les choix, l’instant unique où dans ta vie tout est encore possible, l’équilibre précaire qui précède l’inexorable chute.

Passée ta jeunesse, passée la cristallisation de cet amour fini, tu croyais t’être perdu, mais un cadeau venait de t’être fait : le temps s’était figé sur une image oubliée et tu avais retrouvé ton chemin. Il y avait un vide en toi, et ce vide venait d’être comblé. Ce qui avait rempli ce vide avait une couleur, le bleu, et cela avait un nom : mélancolie.

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2 réflexions sur “Le bleu du ciel en hiver (Projet 52 – épisode 5)

  1. Que c’est émouvant!… le retour sur son passé. Cela me fait penser à la très belle chanson de Georges Brassens : Jamais de la vie on ne l’oubliera, la première fille que l’on a tenu dans ses bras…………….On a beau faire le brave, jamais on ne l’oubliera…………et qu’il était mignon ce charmant garçon de 17 ans.

    1. Enfin, le sujet de mon texte n’est pas vraiment là. C’est plus un retour sur les illusions perdues (et retrouvées) que sur le premier amour.
      Quant au garçon, la photo manque de netteté, ceci explique sans doute cela 🙂

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